Aux tournants des angles droits

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Un moment n’est pas intrinsèquement plus long ou plus court qu’un siècle, sauf s’il est mis en relation avec un élément de conscience par lequel il est possible d’établir sa direction et de mesurer sa durée … Et pourtant, le temps humain est la seule unité de mesure que nous comprenons.

Alain Daniélou 1

Rythme des saisons — l’hiver s’est ouvert à nouveau, fraicheurs à l’extérieur. La dernière fois aussi, l’hiver fut touché, marqué par le fer brûlant, droit au cœur, au début de Janvier. Les saisons, les mois ont leurs cycles, leurs répétitions toujours un peu différentes, cumulatives, mais cette année semble marquée irrévocablement, nous l’appelons “2015”, scène temporelle pour ce que beaucoup ont vu comme l’entrée de la France, de l’Europe, dans une nouvelle phase de “l’histoire du monde”. Eh oui, le cycle se casse régulièrement — quelque part entre les mois, les saisons et les années, chaque fois, la Nature s’arrête et entre l’Histoire. Du cycle au linéaire. Le Passé est derrière nous, seul le Futur nous fait face : nous devons répondre. Bonne année nouvelle !

419 964 avant J.C. De l’Inde à l’Europe, Daniélou rapporte espaces entre temps. “La théorie des cycles”, section de sa La Fantaisie des Dieux et l’Aventure Humaine, se propose de colorer, et ce n’est pas désagréable, une doctrine ancestrale dans les tons de notre langage d’aujourd’hui. Les mythes trouvent leur traduction dans “notre monde” :

En utilisant ces dates comme point de départ et progressant à reculons, nous trouvons que la première manifestation de l’humanité arriva en 419 964 avant J.C., la seconde en 359 477 avant J.C., la troisième en 298 990 avant J.C., la quatrième en 238 503 avant J.C., la cinquième en 178 016 avant J.C., la sixième en 118 529 avant J.C., et la septième en 58 042 avant J.C. 2

Mix des genres sans goût ou pont longuement attendu entre les cultures ? Le texte de Daniélou est passionné, confiant, sourd aux dictats des “normes académiques” et leurs partialités, certainement aussi puissantes il y a trente ans qu’aujourd’hui. Daniélou écrit autrement, il écrit comme il sentait, comme il vivait l’expérience, comme il vivait et apprenait, humble et réceptif à une autre histoire, différente dans son contenu mais aussi par ses méthodes. On entendrait presque l’écho du professeur traditionnel, introspectif, quand Daniélou décide de citer en longueur le Linga Purana ou le Vishnu Purana, sachant que son empreinte ne manque pas, même si son commentaire n’ajoute que quelques lignes à la longue citation. Daniélou vivait une autre expérience du savoir, et pourtant il la rapporta aussi à un public occidental. Pas seulement par une publication, quand de nombreuses traductions abondaient déjà, mais en mélangeant les langages, en faisant le pari d’apporter la traduction à un autre niveau de profondeur. En jouant avec la “science” et son idiome, peut-être, avec les mythes du temps linéaire, par exemple, pour la provocation si ce n’est rien d’autre. Il suggère ce qui suit : nous faisons partie du 7ème cycle humain, inconsciemment contraints à la modestie devant ce qui est déjà une histoire vieille d’un demi-million d’années : les humains et l’humanité. 419 964 avant J.C. : tout d’un coup, le cadre temporel éclate, l’échelle s’étend, jusqu’à notre horizon… et bien au-delà.

Alors que Noël approche, nous pouvons nous remémorer, cette fois-ci, le cadeau de Daniélou : il nous rappelle la possibilité de penser et de vivre par la longue échelle. Hiver, jamais loin des douches froides et des réveils en sursaut depuis nos couvertures douillettes : quand notre horizon de la culture humaine passée saute de 3000 ans du narratif Grec-Sémitique-Romain-Européen-Global, à 60 000 années — début du cycle présent — et finalement à 420 000 années. Alors que le passé recule, chaque morceau de notre présent change de forme et de couleur. Migrations qui crampent nos terres, terreurs qui nous balancent vers “la dernière destruction” : alors que temps et espace semblent se contracter, il y a peut-être toujours l’aplomb de Daniélou pour nous rappeler que notre monde a été bien différent, et bien plus que ce que notre vision diminuante considère comme ses limites : les “fondations” supposées de notre monde par le développement et les rencontres des cultures Grecques et Sémitiques au cours des trois derniers millénaires. Il y avait “quelque chose” avant cela, autre part, “au lointain”, là-bas, dans les terres confortablement distantes de l’exotique… mais il y avait aussi “quelque chose” ici, ici-même — dans l’Athènes des philosophes, dans la Jérusalem du Christ, dans la Syrie de l’Etat Islamique et dans le Paris des “attaques de 2015”.

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Jour et nuit, soirée, Vendredi, semaine, week-end, mois, saisons : un autre cycle est là, et il n’est pas là aux marges mais au centre même de nos vies. Vivre à travers les cycles, les répétitions, les rites et les habitudes.

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Il y en avait, et il y en a encore. 13 Novembre 2015, un week-end à Paris, générations jeunes et vieilles poussent la routine et les boulots bien loin, à leur place, et s’en vont prendre un verre au café. Jour et nuit, soirée, Vendredi, semaine, week-end, mois, saisons : un autre cycle est là, et il n’est pas là aux marges mais au centre même de nos vies. Vivre à travers les cycles, les répétitions, les rites et les habitudes. Mais ces attaques seront les “attaques de 2015” — entre “2015”, prenant déjà la suite des attaques “d’un Vendredi soir d’hiver à Paris”, la tyrannie de la numération, système, mesure, et donc de la référence, la référence insurpassable. 2015 années après la référence, ce point supposé comme zéro neutre, commencement, mais en fait culturellement partiel, intensément particulier. Tout pendant que ce seront les “attaques de 2015”, ressources et inspirations pour répondre correctement, ou simplement pour continuer à vivre avec confiance, seront restreintes à ce cadre — 2015, c’était 2015, et même après le 31 Décembre, ça restera 2015, pour toujours. Fantasmant que nous sommes vers nos “commencements” de la culture, nous ne serons pas capable de penser et de vivre ces moments au-delà de la pensée Grecque et de la religiosité Sémitique.

Les mentalités ont évolué depuis les attaques de Charlie Hebdo. Alors que dans les campagnes, la vieille France de tous les âges confond passé et futur en suivant le pragmatisme aveugle du Front National, la jeune génération, cible du 13 Novembre, ne proclame déjà plus les slogans de “la République” et de l’amalgame des identités (“Je suis Charlie”). Non, en effet — performance effective de la démocratie, le peuple questionne la réaction immédiate de l’état belligérant, se rendant compte que ses effets seront contre-productifs, et que les racines invoquées de la situation sont erronées. Bien loin de notre vue, le manichéisme des “criminels isolés” ou même de “l’organisation barbare, arch-ennemie de la civilisation”. “C’est la psychologie réactive d’une génération détruite dans le Moyen-Orient”, on entend par-ci ; “C’est l’économie du pétrole”, d’autres répondent. Retournant encore plus loin dans le temps, certaines connexions avec les héritages coloniaux sont aussi mentionnées. Mais toujours, la matrice des valeurs Greco-Chrétiennes forme le plafond — histoire, science, objectivité, démocratie, égalité, représentation, compassion sont les aprioris silencieux. Creuser les racines profondes de notre réalité interconnectée est toujours un effort bienvenu, mais la question à poser devient alors : Quand devrions-nous nous arrêter ? Pourquoi devrions-nous prendre le soi-disant premier millénaire avant la période actuelle comme le fondement incontestable de notre chronologie et de nos valeurs ? A ce tissu de cultures, Daniélou propose : voilà Kali Yuga, temps des confrontations des différences, âge de la destruction.

“La date de 3102 avant J.C., qui marque le début de Kali Yuga, représente une réalité cosmologique liée à une alternance de l’afflux des sphères planétaires ; ce n’est pas une date arbitraire. Son influence est ressentie partout dans le monde. Les différences d’estimation de cette date viennent des diverses méthodes de calcul.” 3

L’intuition du Yuga, s’habillant de vêtements variés à travers les sociétés, serait alors une conception universelle, au-delà de son accent Indien. Il y aurait, en marge et au-delà des cycles évidents de notre vie quotidienne, une conception du temps plus forte, à longue échelle, qui transcenderait, et précéderait, la doctrine linéaire positiviste qui prit prééminence dans le développement de nos civilisations Européennes. Retourner à une compréhension cyclique du temps, et pas seulement pour la routine quotidienne de nos fermiers tout comme de nos citadins, est probablement le véritable défi de cet événement, l’opportunité du moment de crise (krinein) : peut-être une décision vraie, profonde, qui pourrait finalement nous dégager de l’emmêlement de nos questions et de nos solutions.

Les détails spécifiques à cette narration du temps, propre à une certaine lignée de la doctrine Shaiva, ensuite réinterprétée par Daniélou, importent peu. Pour ainsi dire, une approche plus classique du type “sciences humaines” différerait généralement, largement, des calculs de Daniélou, quand elle traduirait les divers cadres de la doctrine du Yuga dans le cadre linéaire des références de temps Grecques et Sémitiques. Mais Daniélou nous aide à faire le saut — soulignant davantage la déconstruction des aprioris les plus profonds de “l’Occident”, il arrive à démontrer une narration alternative qui serait également rigoureuse, potentiellement plus puissante herméneutiquement, et au final plus habilitante [empowering] pour chaque individu.

Et ce virage est effectif au-delà des questionnements contemplatifs. “Retourner à une compréhension cyclique du temps” — qu’est-ce que cela impliquerait ? Cela pourrait nous indiquer des alternatives très concrètes, bien plus pratiques que même les stratégies globales et la realpolitik. Quand notre compréhension du temps passe de la ligne au cycle, chaque élément temporel change de nature. Plus d’“événements” dans un temps cyclique, plus de politique avec ses rêves et son horizon idéologiques, mais des motifs récurrents, jouant des rôles et performant des fonctions dans les macro-cycles de la planète comme dans les micro-cycles de chaque nation, chaque communauté, chaque relation et chaque individu. “Une des conceptions fondamentales de la philosophie Shaiva est que chaque forme d’existence, animée ou inerte, chaque espèce vivante, a un rôle à remplir dans le jeu de la création…” 4 Plus de terroristes, plus de démocratie, plus d’avant ou d’après : les références s’émiettent et tombent, et toutes les pièces bougent sur une grille bien plus large. Découvrant le temps cyclique, le constructivisme d’une mentalité positiviste est remplacé par la connexion interne du passé et du futur dans le présent. Quand la ligne du temps se replie sur elle-même, l’apparence des événements s’estompe et quelque chose d’autre émerge. Mais quoi ?

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Condensation du temps et de l’espace vers l’intérieur — les échos d’une pratique universelle refont surface : le rituel. Si les attaques du 13 Novembre étaient réinterprétées selon une structure cyclique du temps, elles pourraient être pour nous la chance d’appeler au retour des rituels, afin qu’ils puissent trouver leur place plus régulièrement, et intégrer de tels bouleversements apparents.

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Alors que notre angle droit approche son tournant, l’occasion se présente peut-être pour une re-découverte tant attendue. Recommençant à lire notre présent à travers notre passé profond, les dimensions du temps et de l’espace se condensent. Nos repères ont disparu : une “perturbation” séparant une phase de temps de son passé, le long d’une échelle linéaire, devient un scénario réitéré ; alors que notre cognitivité politique, cette nuance fondamentale de notre métaphysique de l’espace, fixant toujours l’extérieur par peur de perdre ce qui est à l’intérieur, est réinterprétée comme un appel introspectif, déconstruisant et arrangeant créativement les catégories universelles du dedans/dehors et du soi/autre. Condensation du temps et de l’espace vers l’intérieur — les échos d’une pratique universelle refont surface : le rituel. Si les attaques du 13 Novembre étaient réinterprétées selon une structure cyclique du temps, elles pourraient être pour nous la chance d’appeler au retour des rituels, afin qu’ils puissent trouver leur place plus régulièrement, et intégrer de tels bouleversements apparents. Dans son Hinduism, Past and Present, Axel Michaels considère lui aussi les moments de perturbation comme des occasions renouvelées pour les rituels :

“Le changement est ritualisé particulièrement dans les divisions du temps : aube et crépuscule, équinoxe, nouvelle lune et pleine lune, changement de la lune dans une nouvelle constellation, nouvel an, éclipses du soleil et de la lune. Ce n’est pas la prolifération du temps ou de son continuum qui demande les rituels, mais plutôt les interruptions, les changements, et les transitions.” 5

“Et pourtant, le temps humain est la seule unité de mesure que nous comprenons…” Qu’est-ce que ce “temps humain” devient, une fois que la leçon de Daniélou est entendue et réalisée ? Alors que l’échelle de notre temps grandit par les centaines, chaque vie humaine devient insupportablement petite, apparemment insignifiante face aux dynamiques des cultures humaines étalées comme des tentacules sur des centaines de milliers d’années. Mais le sens survit et brille, car nous nous devons de trouver de nouveaux modes de compréhension. Que le narratif de la civilisation européenne, vieux de 3000 ans, apparait alors comme une grave réduction, n’implique pas que nous abandonnions le moindre espoir de construction culturelle et de valeurs collectives. Plutôt, nous devons ouvrir les échelles, à l’extérieur et à l’intérieur. Creuser des milliers d’années en arrière vers ce que les anciens des anciens avaient estimé comme les bases de l’équilibre de l’humanité, à travers la préservation d’un savoir ancestral via des lignées marginales, comme dans le cas de la compréhension de Daniélou du Shaivisme en Inde. Mais aussi creuser vers l’intérieur, intensifier l’exercice de présence attentive, tuant tous les sons pour écouter le battement de cœur du silence, rythme du divin, ondulations de la musique de la vie : manifestation interne du cycle.

Le cycle n’est pas une dénégation de la progression ou du changement. Daniélou ne manque pas cette nuance importante : “Le cercle est une illusion, car le mécanisme cosmique est en réalité toujours formé de spirales. Rien ne tourne jamais sur son point de départ.” 6 Ainsi, le cycle subsume la ligne, mais il peut tout autant prendre un avatar linéaire, si besoin pour la compréhension, pour la création d’un sens et ainsi donc pour permettre une possibilité d’action plus forte. Le programme à courte vue de la “ligne européenne” du temps de la démocratie, par exemple, avec son point final naïf, est déjà derrière nous, mais l’échelle plus large du futur s’écrit encore et toujours, à travers et au-delà de la prédictibilité des cycles prochains.

Daniélou calcule la fin du présent Kali Yuga pour 2442. Pour la provocation, si ce n’est rien de plus, une nouvelle fois, il pourrait être valable de considérer cette prédiction, et ce qu’elle peut impliquer pour les défis éthico-politiques de nos temps. Quand nous nous attendons à ce que la montée des extrêmes continue pour quatre siècles de plus, ce n’est pas la pénultième “alliance contre la terreur” qui devrait préoccuper nos réflexions et notre imagination, mais plutôt tous les épisodes de créativité et de destruction qui vont indéniablement marquer notre monde au cours de la période de temps qui nous sépare de notre fin propre. Ainsi que le rôle que nous pourrions interpréter dans ce large drame cosmique, même si partiellement truqué. Ce fut probablement l’envergure que Daniélou avait à l’esprit, il y a trente ans de cela, alors qu’il écrivait un nouvel appel… concluant sur une demande surprenante, cerise sur le gâteau finale après un copieux repas de surprises :

L’histoire des trois cités représente la fin, avec l’aide d’armes extrêmement puissantes, d’une civilisation à la technologie hautement avancée. Est-ce le souvenir d’un passé distant ou la prémonition du futur ? Peut-être les deux … Les temps présents nous en donnent une image inquiétante. C’est un étrange orgueil qui motive l’homme à tenter de remplacer l’ordre divin, l’ordre naturel, par un ordre humain, qui oppose les soi-disant vertus morales à la magie des rites et des sacrifices, et méprise le pouvoir disponible par la pratique du Yoga. 7

Des rites au Yoga : une dernière touche à nos Réveillons, food for thought, méditation de bon goût sur les chaînes des rasa, circonvolution de la pensée tel un cycle autour des courbes du chakrasana aux semblants d’un ॐ … ? Daniélou nous laisse encore une fois en suspens, devinant, confortable dans l’ellipse : …

[placenotes]

Crédits image : Kooper Tasmania

Publication originale, en Anglais, dans les
Cahiers de la Fondation FIND : Indialogues N°8 – Winter Season 2015

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Footnotes

  1. Daniélou, Alain. While the Gods Play (Inner Traditions International, 1987): 191-192. Les passages sont traduits en Français depuis la version anglaise, sans consultation de la version française originale.
  2. While the Gods Play, 197.
  3. While the Gods Play, 16.
  4. While the Gods Play, 225.
  5. Michaels, Axel. Hinduism, Past and Present (Orient Longman, 2005): 311.
  6. While the Gods Play, 196.
  7. While the Gods Play, 208.
  • Guigui

    Retournons à la communauté de l’être, loin du temps matérialiste et aliénant de nos sociétés actuelles ! Je ne pense pas cependant que c’est en suivant la voie de Daniélou que l’on s’en rapproche, mais plutôt en se débarassant de tous les oripeaux de rituels et autres intermédiaires qui nous empêchent de vivre (au sens premier et plein) en recouvrant d’un voile nos sens et notre pensée. La simplicité suffira.